Vendredi 5 janvier, 18h - Locaux de l'entreprise, à mon bureau

"Alors et toi, pourquoi tu es à Londres?
Il est français d'origine algérienne. Il répond:
- Et bien, quand j'ai terminé mes études, je voulais avoir une expérience à l'étranger.
- Oui, moi c'est pareil.
- Je trouve que c'est pas mal Londres, il y a beaucoup d'opportunités.
- Oui, tu as raison.
- Et puis, bon, c'est quand même plus facile de trouver ici qu'en France...
D'ordinaire si neutre et innocent, mon collègue parvient à échanger un coin de regard puis ajoute: "On se comprend."
Je lui réponds, avec la même malice: "Tout à fait."

Lundi 8 janvier, 12h20 - Pizza Hut

"Et vous, cela fait combien de temps que vous êtes ici?
Le manager du restaurant me répond:
- Moi? si vous saviez! Cela fait maintenant 18 ans.
- 18 ans? Waouh, ce que c'est long! C'est donc comme votre 2è... 3è patrie?
- Oui c'est bien ça.
Il ne prend pas la peine de me préciser le rang. J'avais saisi le message en gros.
- Vous êtes donc d'où à l'origine?
- Moi, je suis marocain, me répond-il, fier.
Il poursuit: "Je trouve qu'on se sent bien ici. Les gens ne nous embêtent pas. Tu peux bosser, qui que tu sois. C'est pour ça que j'aime bien ici. En France, on n'est pas les bienvenus.
- Oui, c'est vrai, acquiesçai-je, compréhensive.

Mardi 9 janvier, 13h30 - Coin pause dans les locaux de l'entreprise

Elle est espagnole de par son père, italienne de par sa mère, française de sol et de vécu. Elle a quitté la France à 24 ans, pour voir le monde, l'Inde d'abord, puis les Pays-Bas et enfin l'Angleterre.
"Je ne comprends pas, me dit-elle, ce que tous les Français dans la boîte, ont à se plaindre que la France leur manque.
- Moi, lui répondis-je, je t'avouerai que je rentre dans le lot. Je sais que ce n'est pas bien de se plaindre. Mais parfois, tu as des habitudes dont tu as du mal à te débarrasser quand tu vas à l'étranger.
Mais elle renchérit,
- Enfin quand même, il ne faut pas exagérer. Ce n'est pas parce qu'ils ne trouvent pas de la farine Maïzena dans les rayons des magasins qu'ils doivent en vouloir aux Anglais. La farine de maïs, c'est la farine de maïs, pas besoin de vouloir forcément de la Maïzena!
- Oui tu as raison, mais bon c'est juste que c'est si facile de pointer sur ce qui ne va pas. T'inquiète pas, nous savons aussi que l'Angleterre a ses avantages, c'est d'ailleurs pour ça que nous sommes là.
Elle poursuit: "Disons que je pense que s'ils ont voulu quitter la France, qu'ils ne se plaignent pas.
- Mais dis moi, qu'est-ce qui t'a fait tant vouloir quitter la France?
- Moi, j'ai quitté la France à cause de l'insécurité.
- Ah bon?
- Oui, j'en avais marre de toute cette délinquance, de tous ces gars qui te disent des grossièretés quand tu passes dans les rues. Je suis du Sud, et je peux te dire que j'en ai bavé. Ma soeur pareil. Ici à Londres, je me sens plus en sécurité.
- Quoi? Attends, dis-moi que tu rigoles, là.
Franchement je n'en revenais pas.
- Non, je t'assure, ici je ne me fais pas agresser, je ne me fais pas insulter. Je suis tranquille. Je trouve qu'il y a trop d'immigration, trop de délinquance, et en plus ces jeunes ne sont pas mis en prison. Pourtant, je ne suis pas raciste tu vois, d'ailleurs mon copain est indien, mais bon, j'en avais trop marre. J'ai donc décidé de partir. Ma soeur va me rejoindre bientôt parce qu'elle aussi, elle en a marre de ces voitures qui brûlent, de ces gens qui se font agresser dans les bus ou les trains, etc.
- Eh ben, m'exclamai-je, je ne savais pas que le taux de délinquance et d'insécurité grimpait jusqu'à donner l'envie aux Français de quitter la France. Tu es la première que j'entends dire ça.
Je poursuis: "Moi, je ne me suis jamais faite agresser, même pas insulter. Mais bon, mon faciès m'aide, je l'admets.
- Ah bon, tu estimes qu'il y a une différence, me demande-t-elle?
- Oui, crois moi il y en a une. Une jeune fille noire qui passe dans la rue n'est pas perçue comme une jeune fille blanche.
Je m'arrêtai là, ne voulant pas poursuivre le débat qui avait depuis longtemps pris un caractère politique dans un endroit pourtant inapproprié. Toutefois, cette jeune collègue m'intéresse. Sans doute que nous aurons d'autres occasions de discuter.