Ca commence par une foule immense pour cette rue si ordinaire. Des passants de tous âges, de toutes nationalités. Plus que de l'anglais, c'est du français que je distingue ça et là, à se croire en plein Paris. Plus je m'insère dans la rue, plus le visage de celle-ci se dessine. Un peu de poussière, un goût de délabré, mais surtout un alignement de dizaines de petits magasins vendant des produits dits "techno". Bien que je ne me sois jamais identifiée à la mouvance de ce courant musical, l'endroit commence à me plaire. Des chapeaux, des écharpes, des tops, des collants, des boucles d'oreilles, tous frappés d'un style à part. C'est techno mais sans l'être. Je corrige: C'est techno mais ça me plaît. Je continue la ballade, tout à coup, ça devient reggae, ou plutôt ça se mélange, années 70 et années 80 se superposent. Bonnets, sacs, pantalons, colliers, le mélange les imprègne tous. Un sentiment de sérénité m'emballe. Je partage les témoignages d'admiration des autres passants. Ces témoignages ne sont pas dits, ils sont surtout vécus, sur les visages, sur les lèvres, dans les yeux. Ces yeux, ce sont les miens, je suis charmée.
Camden Town, c'est ce quartier à Londres dont le marché du samedi est si réputé pour ces babioles à caractère iconoclaste que l'on y trouve. Mais c'est aussi ce quartier où tu contemples la différence, où tu t'habilles pour être différent. Ca n'a pas besoin de la mode moutonnière dictée par Oxford Street, ni de la cherté et des paillettes de Regent Street. C'est simplement créatif, artistique et donc unique. Ca sent fort le non vendu, le fin de soldes, le récupéré. On a presque peur de repartir avec une fringue sentant la cigarette ou plus, mais ça reste précieux, ça donne l'illusion que nulle part ailleurs on n'aurait pu dénicher un top aussi funky, un sac aussi décalé.
L'extrémité de la rue est habitée par Camden Lock, cet autre marché couvert, où là les babioles sont distinguées et tout aussi précieuses. Je prends une grosse bouffée d'air. Il n'y a pas à dire, je me sens bien: Kenya, Bengladesh, Chili, ils sont tous réunis. Je m'achète un épi de maïs à rogner chaud et tendre, je contemple ces savons fabriqués à la main, aux senteurs encore inconnues, je consulte pour la quinzième fois mon porte-monnaie. Puis je souris, cet endroit est manifestement irrésistible.
Plus tard, je retourne vers le marché d'habits, un top me plait, une jupe aussi. J'engage donc la discussion avec le vendeur. Là, une autre sensation curieuse : c'est à une vraie leçon sur la loi de l'offre et de la demande, que j'assiste. Les rudiments de cette loi, pourtant si basiques, c'est ici-même que je les retrouve. Les bancs de l'école sur lesquels j'apprenais le modèle de diffusion de Bass sont à présent inoccupés, je les ai quittés, et suis revenue aux préliminaires, ici à Camden Town. J'apprends donc, je négocie, je ruse.
Quelques heures plus tard, je plie mes babioles très précautionneusement pour les ranger dans mon armoire toujours avec ce sourire intérieur traduisant ma pleine satisfaction.