THE BLOG

"La moralité de l'art consiste à utiliser de façon parfaite un moyen imparfait." Sir Henry Wotton dans "Le portrait de Dorian Gray" d'Oscar Wilde

16 août 2006

Afropessimisme utile

Ci dessous, un excellent texte paru sur Cameroon-info.net . Polémique, mais surtout lucide à mon sens.
Bonne lecture.

Il arrive dans la vie qu’une conversation banale nous secoue pendant des heures voire des jours.
J’attendais tranquillement un ami au terminus d’autobus de Montréal quand un monsieur d’un certain âge a pris place à mes côtés avant d’engager l’une des conversations les plus enrichissantes de ma vie. Professeur d’études stratégiques dans un institut international, l’homme connaît le continent africain comme le fond de sa poche. Son analyse, son point de vue sur notre avenir, donne froid dans le dos. Et s’il vous plaît, ne sortez pas la rancune du « colon nostalgique ». Lisez avec la tête et la raison ce qu’il dit.
Je vous rapporte fidèlement ses constats : « Cela fait maintenant plus de 25 ans que j’enseigne la stratégie. Dans ma carrière, j’ai eu affaire à des dizaines d’officiers et de hauts fonctionnaires africains. Je suis malheureusement obligé de vous dire ceci : du point de vue des études stratégiques, de l’analyse et de l’anticipation, je leur donne un gros zéro pointé. Nos stagiaires africains sont très instruits, ils ont de belles tenues militaires ou manient le français de manière remarquable, mais, dans les cours, ils ne nous apportent rien. Tout simplement, parce qu’à ma connaissance, dans toute l’Afrique francophone, il n’y a pas un seul centre d’études stratégiques et internationales avec des vrais professionnels à leur tête.
Je vais vous expliquer pourquoi je n’ai aucun espoir pour ce continent. Au moment où je parle, le monde fait face à trois enjeux principaux : l’énergie, la défense stratégique et la mondialisation. Donnez-moi un seul cas où l’Afrique apporte quelque chose. Rien. Zéro.
Commençons par l’énergie et précisément le pétrole. Tous les experts mondialement reconnus sont unanimes à reconnaître que d’ici 15 à 20 ans, cette ressource sera rare et excessivement chère. En 2020, le prix du baril tournera autour de 120 dollars. C’est conscients de cette réalité que des pays comme les USA, la France, la Chine, le Royaume Uni, etc. ont mis sur pied des task force chargés d’étudier et de proposer des solutions qui permettront à ces nations de faire main basse sur les ressources mondiales, de s’assurer que quoi qu’il advienne, leur approvisionnement sera assuré. Or, que constate-t-on en Afrique ? Les dirigeants de ce continent ne sont même pas conscients du danger qui les guette : se retrouver tout simplement privé de pétrole, ce qui signifie ni plus ni moins qu’un retour à la préhistoire ! Dans un pays comme le Gabon qui verra ses puits de pétrole tarir dans un maximum de 10 ans, aucune mesure de sauvegarde, aucune mesure alternative n’est prise par les autorités. Au contraire, ils prient pour que l’on retrouve d’autres gisements. Pour l’Afrique, le pétrole ne comporte aucun enjeu stratégique : il suffit juste de pomper et de vendre. Les sommes récoltées prennent deux directions : les poches des dirigeants et les coffres des marchands d’arme. C’est pathétique.
Ensuite, la défense stratégique. L’état de déliquescence des armées africaines est si avancé que n’importe quel mouvement armé disposant de quelques pick-up et de Kalachnikov est capable de les mettre en déroute. Je pense qu’il s’agit plus d’armées de répression intérieure que de guerre ou de défense intelligente. Pourquoi ? Parce que, comparées aux armées des nations développées, de la Chine, de l’Inde ou du Pakistan, les forces africaines rappellent plus le Moyen âge que le 21e siècle. Prenez par exemple le cas de la défense anti-aérienne. Il n’y a quasiment aucun pays qui possède un système de défense équipé de missiles anti-aériens modernes. Ils ont encore recours aux canons antiaériens. Les cartes dont disposent certains états-majors datent de la colonisation ! Et aucun pays n’a accès à des satellites capables de le renseigner sur les mouvements de personnes ou d’aéronefs suspects dans son espace aérien sans l’aide de forces étrangères. Quelle est la conséquence de cette inertie ? Aujourd’hui, des pays comme les Etats-Unis, la France ou le Royaume-Uni peuvent détruire, en une journée, toutes les structures d’une armée africaine sans envoyer un seul soldat au sol. Rien qu’en se servant des satellites, des missiles de croisière et des bombardiers stratégiques. A mon avis et je crois que je rêve, si les pays africains se mettaient ensemble, et que chacun accepte de donner seulement 10 % de son budget militaire à un centre continental de recherche et d’application sur les systèmes de défense, le continent peut faire un pas de géant. Il y a en Russie, en Ukraine, en Chine, en Inde, des centaines de scientifiques de très haut niveau qui accepteraient de travailler pour 3000 dollars US par mois afin de vous livrer des armes sophistiquées fabriquées sur le continent et servant à votre défense. Ne croyez pas que je rigole. Il ne faut jamais être naïf. Si la survie de l’Occident passe par une recolonisation de l’Afrique et la mainmise sur ses ressources naturelles vitales, cela se fera sans état d’âme. Ne croyez pas trop au droit international et aux principes de paix, ce sont toujours les faibles qui s’accrochent à ces chimères. Je pense qu’il est temps de transformer vos officiers (dont 90 % sont des fils à papa pistonnés qui ne feront jamais la guerre et je sais de quoi je parle) en scientifiques capables de faire de la recherche et du développement. Mais, je suis sceptique. Je crois que ce continent restera enfoncé dans le sommeil jusqu’au jour où le ciel lui tombera sur la tête.
Enfin, la mondialisation. Malheureusement, comme dans tous les autres sujets in qui ont fait leur temps, les stagiaires africains que nous recevons sont d’excellents perroquets qui répètent mécaniquement les arguments qu’ils entendent en Occident. A savoir, il faut la rendre humaine, aider les pays pauvres à y faire face. Vous savez, dans mes fonctions, il y a des réalités que je ne peux dire, mais je vais vous les dire. La mondialisation est juste la forme moderne de perpétuation de l’inégalité économique. Pour être clair, je vous dirai que ce concept à un but : garder les pays pauvres comme sources d’approvisionnement en biens et ressources qui permettraient aux pays riches de conserver leur niveau de vie. Autrement dit, le travail dur, pénible, à faible valeur ajoutée et impraticable en Occident sera fait dans le Tiers-monde. Ainsi, les appareils électroniques qui coûtaient 300 dollars US en 1980 reviennent toujours au même prix en 2006. Et puisqu’il l’Afrique n’a toujours pas un plan cohérent de développement économique et d’indépendance, elle continuera à être un réservoir de consommation où seront déversés tous les produits fabriqués dans le monde. Pour moi, l’indépendance signifie d’abord un certain degré d’autonomie. Mais, quand je vois que des pays comme le Sénégal, le Mali, le Niger ou la Centrafrique importent quasiment 45 % de leur propre nourriture de l’étranger, vous comprendrez qu’un simple embargo militaire sur les livraisons de biens et services suffirait à les anéantir.
Pour terminer, je vais vous raconter une anecdote. Je parlais avec un colonel sénégalais venu en stage chez nous il y a quelques mois. Nous regardions à la télévision les images de millions de Libanais qui défilaient dans les rues pour réclamer le retrait des soldats syriens de leur pays. Je lui ai demandé ce qu’il en pensait. Il m’a répondu : « Les Libanais veulent retrouver leur indépendance et la présence syrienne les étouffe ». C’est la réponse typique de la naïveté emprunte d’angélisme. Je lui ai expliqué que ces manifestations ne sont ni spontanées ni l’expression d’un ras-le-bol. Elles sont savamment planifiées parce qu’elles ont but. Israël piaffe d’impatience d’en découdre avec le Hezbollah et puisque Tel-Aviv ne peut faire la guerre en même temps aux Palestiniens, au Hezbollah et à la Syrie, son souhait est que Damas se retire. Une fois le Liban à découvert, Israël aura carte blanche pour l’envahir et y faire ce qu’elle veut. J’ai appelé cet officier sénégalais il y a deux jours pour lui rappeler notre conservation. Malheureusement, il était passé à autre chose. Son stage ne lui a servi à rien. J’espère vraiment qu’un jour, les Africains auront conscience de la force de l’union, de l’analyse et de l’anticipation.
L’Histoire nous démontre que la coexistence entre peuples a toujours été et sera toujours un rapport de force. Le jour où vous aurez votre arme nucléaire comme la Chine et l’Inde, vous pourrez vous consacrer tranquillement à votre développement. Mais tant que vous aurez le genre de dirigeants que je rencontre souvent, vous ne comprendrez jamais que le respect s’arrache par l’intelligence et la force. Je ne suis pas optimiste. Car, si demain l’Union africaine ou la CEDEAO décide de créer un Institut africain d’études stratégiques crédible et fiable, les personnes qui seront choisies se précipiteront en Occident pour apprendre notre manière de voir le monde et ses enjeux. Or, l’enjeu est autre, il s’agit de développer leur manière de voir le monde, une manière africaine tenant compte des intérêts de l’Afrique. Alors, les fonctionnaires qui seront là, à statut diplomatique, surpayés, inefficaces et incapables de réfléchir sans l’apport des experts occidentaux se contenteront de faire du copier-coller, ce sera un autre parmi les multiples gâchis du continent. Avant que vos ministères des Affaires étrangères ne fassent des analyses sur la marche du monde, ils feraient mieux d’en faire d’abord pour votre propre intérêt ».

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12 août 2006

Zombies on Earth

L'ONU aurait apparemment adopté hier une résolution appelant à l'arrêt des hostilités entre l'armée israélienne et l'armée du Hezbollah.
Je parcourais quelques blogs il y a une semaine et pouvais lire les réactions d'Anglais: écoeurement, amertume, haine envers l'un ou l'autre des deux camps adverses. Ces démonstrations d'épouvantes, je ne sais pour quelle raison, me sont apparues creuses et futiles. Quand le plus souvent je fais un effort pour me positionner sur tels ou tels sujets de polémique, en parcourant ces lignes mon sentiment était tout autre. J'ai eu cette vague impression crue que sur cette planète, nous sommes à l'image de fantômes. Nous déambulons comme des zombies incapables de comprendre ou d'entreprendre quoi que ce soit. Nous arrivons sur cette Terre, nous la parcourons, puis nous la quittons, sans même être certains d'y avoir laissé une quelconque trace de notre présence. Des faits apparaissent, des événements (malheureux surtout) se succèdent, nous sommes impuissants, inaptes à en saisir les origines ni les portées. Nous marchons le long d'eux, parfois ils entrent de façon hasardeuse dans notre champ de vision. Alors, nous les regardons, mais n'appréhendons rien. Notre cadence reste inchangée, notre gestuelle garde cette dynamique mécanique et monotone, le cours des choses se poursuit.
Pour le moins nos âmes, elles, prennent chaque fois un goût plus relevé d'amertume, cette sombre résultante de l'échec.

...

Au fait, cela me rappelle une très belle chanson des Cranberries.

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24 mars 2006

Quaero

Je lisais dans The Economist il y a quelques jours que la France et l'Allemagne avaient décidé de manière consensuelle de lancer une offensive sur les moteurs de recherches américains Google et Yahoo en lançant un outil de recherche d'une nouvelle génération appelé "Quaero" ("je cherche" en latin). Telle que décrite dans le magazine anglais, l'ambition est au rendez-vous pour le couple franco-allemand qui entend activer ses tanks sur un terrain largement ratissé par les bulldozers américains. A dire vrai, je salue cette initiative et souhaite que le projet, qui nécessite un financement conséquent et l'implication de nombreux techniciens répartis dans différents centres prisés de recherche allemands et français, soit mené à bout. Quaero nous promettrait des fonctions de recherches dont la pertinence serait jusqu'alors inégalée, des modes de reconnaissance visuelle et auditive (images et sons et non plus seulement mots) et nombreux autres trucs et astuces insoupçonnés de l'internaute moyen.

Cependant, sans évoquer la volonté -pour le moins risible- affichée du couple européen de défendre la culture "internationale" devant l'uniformité, je me suis représenté, à la lecture de l'article, vous savez comme cette espèce de ballon dégonflé avec lequel les enfants jouent péniblement au football dans la cour de récréation ou au quartier faute de mieux. A quoi bon lancer des projets "faramineusement" ambitieux et coûteux si l'objectif primaire est de battre le concurrent américain? A quand une telle initiative pour l'amour de la recherche, le sens de la curiosité et du progrès? Je pense sincèrement que la France et l'Allemagne se couvrent de ridicule en exprimant les promesses et ambitions qui sont les leurs quand celles-ci sont motivées au prime abord par ce désir irrésistible de ne pas se voir distancées par le mastondonte américain.

A un moment critique de son développement, l'Europe et en particulier la France doivent pouvoir défendre les positions économiques qui sont les leurs et qui sont en passe de leur être ravies par les puissances asiatiques pour l'essentiel. Je reconnais donc la démarche du couple européen en particulier. Néanmoins, je déplore, cette passivité caractérisée des économies européennes au regard de la performance américaine. Je dirais qu'au triptyque créativité-réactivité-proactivité, le dernier élément a manqué dans la mesure où l'on décompte continuellement un laps de temps de retard des puissances européennes sur les Etats-Unis en terme d'anticipation des futurs possibles et de couverture des éventuels événements. Cette tare est à ce point chronique que c'en est décourageant et risible à la fois. Une nouvelle fois on se rend compte que l'on doit faire avec des puissances apathiques et moutonnières, cherchant à se persuader qu'elles n'imitent pas quand elles ne font que ça. "Faire avec", s'accomoder, comme avec un ballon dégonflé.

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03 octobre 2005

Modernisation - Occidentalisation

Je suis actuellement entrain de lire Le choc des civilisations, écrit par Samuel P. Huntington, et j'ai trouvé un passage du bouquin intéressant. J'aimerais donc vous le faire partager. Désolée par avance pour la longueur de ce post.

LES REACTIONS A L'OCCIDENT ET A LA MODERNISATION

L'expansion de l'Occident a favorisé à la fois la modernisation et l'occidentalisation des sociétés non occidentales. Les dirigeants politiques et intellectuels de ces sociétés ont réagi à l'influence de l'Occident de l'une au moins des trois façons suivantes: rejet de la modernisation et de l'occidentalisation, acceptation des deux, acceptation de la première mais pas de la seconde.

Le rejet

De ses premiers contacts avec l'Occident en 1542 jusqu'au milieu du XIXè siècle, le Japon a pratiqué le rejet. Seules des formes limitées de modernisation ont été autorisées, comme les armes à feu, et l'importation de formes culturelles occidentales, dont le christianisme, a été restreinte. Les Occidentaux ont tous été chassés au milieu du XVIIè siècle. Ce rejet a pris fin avec l'ouverture du Japon par le commodore Perry en 1854 et l'effort radical pour apprendre les leçons de l'Occident après la restauration Meiji en 1868. Pendant plusieurs siècles, la Chine aussi a tenté de faire barrage à toute modernisation ou à toute occidentalisation. Les émissaires occidentaux ont été autorisés à entrer en Chine en 1601, mais ils ont été chassés en 1722. A la différence du Japon, la politique chinoise était fondée sur l'idée que la Chine constituait l'empire du Milieu et que la culture chinoise était supérieure à toutes les autres. L'isolement de la Chine, comme celui du Japon, a été brisé par la force, lors de la guerre de l'opium en 1839-1842. Comme le montrent ces exemples, au XIXè siècle, la puissance de l'Occident rendait de plus en plus difficile et même parfois impossible d'adopter une position isolationniste.
Au XXè siècle, le progrès des transports et des communications ainsi que l'interdépendance accrue ont rendu plus coûteuse encore l'exclusion. Sauf pour de petites communautés rurales très isolées et qui se contentent de survivre, le rejet total de la modernisation mais aussi de l'occidentalisation n'est guère possible alors même que le monde se modernise et s'interconnecte. "Seuls les fondamentalistes les plus extrémistes, écrit Daniel Pipes à propos de l'islam, rejettent la modernisation avec l'occidentalisation. Ils jettent les postes de télévision à la rivière, proscrivent les montres et refusent les moteurs à combustion. Le caractère impraticable de leur pogramme limite cependant l'attrait que ces groupes peuvent exercer. Dans de nombreux cas - comme les Yen Izala de Kano, les assassins de Sadate, les assaillants de la mosquée de la Mecque et certains groupes dakwah de Malaisie -, leurs défaites au cours d'affrontements violents avec les autorités les ont fait disparaître sans qu'ils laissent beaucoup de traces." Tel est le destin de ceux qui adoptent une attitude de rejet à la fin du XXè siècle. La "zéloterie", selon la formule de Toynbee, n'est tout simplement pas viable.

Le kémalisme

Pour employer une autre expression empruntée à Toynbee, l'"hérodianisme" représente une autre forme de réaction à l'Occident. Il consiste à adhérer à la fois à la modernisation et à l'occidentalisation. Il est fondé sur l'idée que la modernisation est désirable et nécessaire, que la culture indigène est incompatible avec la modernisation et doit être abandonnée ou abolie et que la société doit etre entièrement occidentalisée afin de se moderniser convenablement. Modernisation et occidentalisation se renforcent mutuellement et doivent aller de pair. Un bon exemple de ce point de vue réside dans le raisonnement de certains intellectuels japonais et chinois du XIXé siècle qui pensaient que, pour se moderniser, la société devait abandonner sa langue ancestrale et adopter l'anglais comme langue nationale. Ce point de vue, bien évidemment, a été plus populaire auprès des Occidentaux que des élites non occidentales. Il revient à dire: "Pour réussir, vous devez être comme nous; la seule voie possible est la nôtre." On suppose alors que "les valeurs religieuses, les principes moraux et les structures sociales de ces sociétés [non occidentales] sont au mieux étrangères, au pire hostiles aux valeurs et aux pratiques de l'industrialisme". Le développement économique requiert donc "une refonte radicale de la vie et de la société, et bien souvent une réinterprétation du sens de l'existence lui-même tel qu'il a été compris par les personnes qui vivent dans ces civilisations". Pipes fait le même raisonnement en référence à l'islam:

"Pour échapper à l'anomie, les musulmans n'ont pas le choix, car la modernisation requiert l'occidentalisation. [...] L'islam n'est pas une alternative en termes de modernisation. [...] On ne peut éviter la sécularisation de la société. La science et la technologie modernes requièrent de se fondre dans les processus de pensée qui vont de pair avec elles. De même pour les institutions politiques. Le contenu autant que la forme doivent être stimulés. Il faut donc reconnaître la domination de la civilisation occidentale de façon à pouvoir apprendre d'elle. On ne peut faire l'économie des langues et des structures d'enseignement européennes, même si ces dernières favorisent la liberté de pensée et le laxisme. Les musulmans pourront se moderniser et donc se développer seulement s'ils acceptent le modèle occidental."

Soixante ans avant que ce texte ne soit écrit, Mustafa Kemal Atatürk était parvenu aux mêmes conclusions et avait créé une Turquie nouvelle sur les ruines de l'Empire ottoman en lançant un vaste effort de modernisation et d'occidentalisation. En s'engageant dans cette voie et en rejetant le passé de l'islam, Atatürk a fait de la Turquie un pays dual, musulman dans sa religion, ses traditions, ses coutumes et ses institutions, mais dominée par une élite déterminée à en faire une société moderne, occidentale et liée à l'Occident. A la fin du XXè siècle, plusieurs pays suivent l'option kémaliste et s'efforcent d'acquérir une identité non occidentale.

Le réformisme

Le rejet implique la volonté désespérée d'isoler une société du monde moderne. Le kémalisme implique la volonté farouche de détruire une culture qui a existé durant des siècles et de la remplacer par une autre culture totalement nouvelle et importée d'une autre civilisation. Une troisième option consiste à tenter de combiner la modernisation avec la préservation des valeurs, des pratiques et des institutions fondamentales de la culture indigène propre à la société concernée. C'est la voie qu'on choisie, on le comprend, les élites de nombreux pays occidentaux. En Chine, à la fin de la dynastie Ch'ing, le slogan était: Ti-yong, "éducation chinoise pour les principes fondamentaux, éducation occidentale pour la pratique". Au Japon, c'était Wakon, Yosei, "esprit japonais, technique occidentale". En Egypte, dans les années 1830, Muhammad Ali "a tenté une modernisation technique sans occidentalisation culturelle excessive". Cet effort a échoué, cependant, quand les Britanniques l'ont forcé à abandonner nombre de ses réformes. En conséquence de quoi, comme l'observe Ali Mazrui, "l'Egypte n'a connu ni la modernisation technique par l'occidentalisation culturelle comme le Japon, ni la modernisation technique par l'occidentalisation culturelle comme la Turquie". A la fin du XIXè siècle, cependant, Djamal al-Din al-Afrhani, Muhammad 'Abduh et d'autres réformateurs ont tenté une nouvelle réconciliation de l'islam et de la modernité. Ils invoquaient pour cela "la compatibilité de l'islam avec la science moderne et le meilleur de la pensée occidentale" et prônaient une "rationalité musulmane acceptant les idées et les institutions modernes, qu'elles soient scientifiques, technologiques ou politiques (constitutionnalisme et gouvernement représentatif)". C'était une forme de réformisme qui préfigurait le kémalisme, lequel accepte non seulement la modernité mais aussi certaines institutions occidentales. Un tel réformisme représentait la réaction dominante à l'Occident de la part des élites musulmanes pendant cinquante ans des années 1870 aux années 1920, mais il s'est trouvé battu en brèche par l'émergence du kémalisme et d'un réformisme plus puriste qui a pris la forme du fondamentalisme.

Rejet, kémalisme et réformisme sont fondés sur différents présupposés quant à ce qui est possible et désirable. Pour les partisans du rejet, la modernisation tout comme l'occidentalisation ne sont pas désirables, et il est possible de rejeter les deux. Pour les tenants du kémalisme, modernisation et occidentalisation sont désirables, la seconde étant indispensable pour que réussisse la première, et les deux sont possibles. Pour les réformistes, la modernisation est désirable et possible sans occidentalisation importante, celle-ci n'étant pas désirable. Partisans du rejet et du kémalisme s'opposent donc sur le caractère de la modernisation et de l'occidentalisation; tenants du kémalisme et du réformisme sur la question de savoir si la modernisation est possible sans occidentalisation.

modernisation___occidentalisation2

La figure 3.1 montre ces trois lignes de conduite. Les partisants du rejet restent en point A, ceux du kémalisme évoluent en diagonale vers le point B, et les reformistes se déplacent à l'horizontale en direction du point C. Quelle a été l'évolution réelle des sociétés? A l'évidence, chaque société non occidentale a connu sa propre évolution, laquelle peut différer complètement de ces trois évolutions types. Mazrui soutient même que l'Egypte et l'Afrique ont évolué en direction de D, ce qui signifie "occidentalisation culturelle douloureuse sans modernisation technique". Tout processus de modernisation et d'occidentalisation existant en réponse à l'Occident aurait dû suivre la courbe AE. Au début, la modernisation et l'occidentalisation sont intimement liées: la société non occidentale absorbe des éléments importants de la culture occidentale et fait de lents progrès vers la modernisation. Lorsque la modernisation s'accroît, cependant, le taux d'occidentalisation décline et la culture indigène regagne en vigueur. La poursuite de la modernisation modifie l'équilibre de la puissance entre l'Occident et la société non occidentale et renforce l'engagement en faveur de la culture indigène. Durant les premières phases de changement, l'occidentalisation favorise donc la modernisation. Pendant les phases suivantes, la modernisation favorise la désoccidentalisation et la résurgence de la culture indigène.

Et vous, que pensez-vous de tout ça?

Posté par Tchim à 14:24 - GEOPOLITIQUE-ECONOMIE - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

22 septembre 2005

Définition de "Psychonation"

Comme je l'ai promis, je vais tenter ici de définir le terme de "psychonation" que j'ai souvent utilisé dans mes posts et commentaires depuis le début de THE BLOG.

Ce terme m'est apparu à la conscience -pour autant que je puisse parler de la sorte- lors de la conférence qui s'est déroulée le 7 mai dernier dont le thème était la traite négrière. Mitnick y fait référence dans son post "ERREMENTS..." du 8 mai 2005.
A l'écoute des interventions des différents panélistes du débat, mais également au vu de l'attitude d'un public pour le moins béat devant les longues démonstrations des intervenants, il m'est clairement apparu que l'évolution psychologique d'un peuple est fondamentalement conditionnée par son histoire tant sociale, économique que culturelle.

"Je crois sincèrement que le traumatisme relatif à une histoire peut affecter un peuple, et tant qu'il n'aura travaillé sur ce traumatisme, il lui sera difficile d'en venir à bout et les effets directs et secondaires vont perdurer!" Cette phrase a été postée par Toño le 26 mai dernier en réponse au post "Côte d'Ivoire-Togo- réponse à Elf" et parcourt assez fidèlement les contours de l'idée que je veux développer ici.

J'entends par "psychonation": l'état psychologique d'une communauté de personnes ayant, au cours de son histoire, vécu des faits historiques marquants, conditionnant son mode de pensée, sa vision socio-culturelle, son appréhension du monde et donc son état mental, ces faits historiques constituant autant de traumas qui façonnent le rapport que la communauté entretient avec elle-même, comme avec les autres communautés.
Le concept que je tente là de définir, ne me semble pas difficile à saisir, simplement il m'a semblé qu'il lui manquait un terme pour le désigner.

J'aurais pu nommer cet état psychologique de la communauté "psychologie communautaire". Cependant, afin de mieux institutionaliser ce concept qui m'apparait tous les jours plus fondamental, il m'a semblé plus judicieux d'utiliser le terme "nation", d'en conserver la forme substantivée et de l'associer au préfixe "psycho". Ainsi, on appréhende mieux la "nation" comme base du concept que je veux définir. La communauté et plus particulièrement la nation me semblent en effet le fondement de l'état psychologique que je décris, si bien que sans la nation, cet état mental ne peut point exister.

Je pense que toute nation est dotée d'une psychonation qui lui est propre, car toute nation prise individuellement a une histoire et une évolution qui lui sont propres. Je ne suis pas une experte en la matière, cependant je pars du postulat que le terme de "psychologie" peut être étendu à une population entière et donc à une nation.

Je ne peux pas donner ma définition de la "psychonation" sans l'illustrer de quelques exemples concrets. Ceux-ci seront sans doute très stéréotypés et fort peu exhaustifs, donc réducteurs, mais permettront tout de même de mieux me faire comprendre.
- Je dirais donc que la psychonation américaine se caractérise aujourd'hui par la fierté et le sentiment de supériorité, mais aussi par une angoisse oppressante et chronique suscitée par la peur de l'ennemi. 
- Je dirais que la psychonation russe se caractérise aujourd'hui par une certaine crise identitaire, la nation russe n'ayant pas encore véritablement choisi son camp ou ne s'étant pas encore véritablement démarquée par rapport aux puissances américaine, européenne, et chinoise, puisqu'elle pâtit encore aujourd'hui des conséquences de la guerre froide et tout particulièrement de l'implosion du bloc de l'Est.
- Je dirais que la psychonation chinoise se caractérise aujourd'hui par son état d'outsider en passe de ne plus l'être, ce qui lui confère une certaine prise d'assurance, ne pouvant que servir à la confirmation de son statut d'acteur majeur de la géopolitique mondiale. Mais elle se caractérise aussi par ce sentiment de peur d'un déséquilibre, qui serait généré par le trop plein d'un tout, en particulier démographique, pouvant s'il rencontre une quelconque brèche, donner naissance à une fuite dont les conséquences pourraient être irrémédiables.
- Je dirais que la psychonation caractérisant l'Afrique subsaharienne -pour autant qu'on puisse substituer dans ce cas précis la nation à un groupe de pays ayant justement vécu des faits les liant historiquement et par rapport auxquels ils s'identifient- se définit aujourd'hui par ce sentiment de désillusion généralisée générée par les conséquences économiques et politiques de cette "drôle d'indépendance" et par ce sentiment de frustration au regard des injustices, elles aussi économiques et politiques mais plus encore raciales, dont elle est (l'Afrique sub-saharienne) depuis plusieurs siècles la victime, en dépit de ses maintes revendications.

A mon sens, une psychonation peut être jugée en mauvaise posture. Elle peut, il me semble, être jugée déséquilibrée ou peu propice à un épanouissement éventuel de la communauté. Je pense qu'elle peut être dite pathologique et qu'elle peut faire l'objet d'un "traitement", bien que dans la mesure où la pathologie se situe au niveau d'une population, elle sera certainement plus difficile à traiter qu'à l'échelle d'un individu. A mon sens toujours, une psychonation peut également être jugée exemplaire, stable. Elle peut être félicitée et prise pour modèle, à tort ou à raison. Bref, elle peut relever certaines forces et certaines faiblesses.
Je pense qu'il est de la responsabilité des politiques de pouvoir faire une auto-analyse de leur psychonation, et de prendre les mesures qu'il faut pour soit la faire perdurer telle qu'elle est, soit la résorber. Sans doute, cette démarche est-elle utopique, comme beaucoup de démarches s'inscrivant sur une échelle générationnelle, mais elle s'avère indispensable.

La psychonation est, de mon point de vue, le dénominateur commun mental d'une communauté donnée.

Cette définition reste très arbitraire, puisqu'elle n'émane que de moi. Elle n'est qu'un essai. En ce sens, elle vise à être améliorée à la lueur de vos éventuelles remarques.

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21 juin 2005

Chine - Courrier International

Bonsoir, un hors-série de Courrier International est actuellement en vente dans les kiosques, composé d'une centaine de pages rassemblant les plus récents articles sur la Chine que le journal a publié.
J'ai déjà lu le quart du journal et c'est une véritable découverte que je suis entrain de faire. Découverte d'un pays, d'une génération, d'une époque, d'une mentalité...
Dès que possible, j'écrirai un article là-dessus, espérant, pour les novices, vous faire un peu goûter de ce monde.
A suivre...

Posté par Tchim à 22:51 - GEOPOLITIQUE-ECONOMIE - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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