122 ans, c'est le nombre d'années vécues par l'Homme jamais dépassé, selon les sources officielles.

Je lisais un article dans Le Monde hier relatant le drame de Virginia Tech, cette université américaine où 32 étudiants ont trouvé la mort. En bas de l'article, une vidéo était disponible permettant de voir et entendre la confession du meurtrier ainsi que les théories façonnant son mobile. Le choc. Je n'ai pas cliqué sur "lecture", j'avais trop peur des horreurs que j'allais entendre.

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Cette boulimie du direct et de l'interactif nous contamine tant est si bien que même les journalistes les plus respectables y perdent leur lucidité. Je suis choquée d'avoir cette liberté en deux clics d'accéder à la vidéo tournée par le meurtrier. Pour moi, une telle vidéo est plus censurable que le plus obscène des films d'horreur. Cette vidéo n'est pas une fiction, mais un fait réel, elle n'est pas une simulation, mais une véritable profession, ni non plus un loisir d'amateur, mais une vocation. De quel droit Le Monde autorise-t-il mon petit frère de 13 ans à y accéder ? S'il me pose des questions sur cette vidéo et sa signification, dites moi ce que je vais bien pouvoir lui répondre?

Sans me méprendre, je pense, je vois déjà la réaction de certains jeunes: "Waouh, t'as vu comment il a fait ça? T'as vu comment il tient son flingue? Regarde, je te montre comment il a fait. Il a fait comme ça." Une réaction en fait trempée d'innocense. Pour eux, c'est tellement vrai, 100 fois plus réel que dans les films d'actions, 10000 fois plus réel que dans les jeux vidéo. Je ne crois pas en la capacité des plus jeunes à faire la distinction entre la fiction et le réel, pas quand la limite est si trouble, pas quand la mise en scène médiatique et la bande annonce cinéma se confondent.

La vague de pendaison de jeunes garçons ayant suivi celle de Saddam Hussein l'atteste. Les images relevant à la fois du cruel et du spectaculaire sont susceptibles de troubler les repères moraux chez les plus jeunes. Et qu'on m'épargne ces excuses visant bien trop vite à soupçonner chez ceux-ci des antécédents psychologiques instables. C'est fuir le problème de façon lâche et inconsidérée. De nos jours l'encadrement des jeunes est une gymnastique quotidienne de haut niveau, d'autant plus avec cette profusion effrénée des pseudo-médias en tout genre, tous plus rapides les uns que les autres - et en l'occurrence archétype si bien érigé de notre société ultra-individualiste.

Je fais partie de ceux qui pensent que le journalisme traditionnel, y compris sous ses formes numériques, est l'exemple. ll est professionnel, renseigné, spécialiste et expérimenté. Par conséquent, quand je constate une bourde du genre de celle faite par Le Monde hier, ça me "chiffonne". Journalisme et Papier à scandales sont deux choses différentes. Informer et divertir de même. Certes l'information doit être attractive et surtout fidèle, mais elle doit également être instructive, pour ne pas dire éducatrice. Cette vidéo va dans le sens inverse de la vocation que je me représente du journalisme. Et pour tout autre media qui s'y serait prêté, elle va à l'encontre de la portée éducatrice que se veut fondamentalement tout type d'information.

Les frontières de l'éthique peuvent glisser, les mentalités peuvent évoluer. Malgré tout, il reste forcément un seuil à ne pas dépasser. Peut-être celui-ci peut-il être mieux défini par le message que l'on veut transmettre aux jeunes et par la manière de s'y prendre.