POUM

Je suis le diable, le diable. Personne n'en doit douter. Il n'y a qu'à me voir d'ailleurs, regarder moi si vous l'osez ! Noir, d'un noir roussi par les feux de la géhenne, les yeux verts poison, veinés de brun, comme les fleurs de la jusquiame. J'ai des cornes de poils blancs qui fusent hors de mes oreilles, et des griffes, des griffes, des griffes, combien de griffes ? Je ne sais pas. Cent mille peut-être. J'ai une queue plantée de travers, maigre, mobile, impérieuse, expressive, pour tout dire diabolique.

Je suis le diable et je vais commencer mes diableries sous la lune montante parmi l'herbe bleue et les roses violacées. Gardez-vous, si je chante trop haut, de mettre le nez à la fenêtre ! Vous pourriez mourir soudain de me voir sur le faîte du toit, assis tout noir au centre de la lune.   

Colette

Ce poême, je l'ai appris quand j'étais en CE2, j'avais alors 7 ans. Je m'en rappelle aujourd'hui comme si c'était hier. C'est étrange ce que la mémoire peut nous réserver parfois. Elle peut être un grenier très rangé par ci, fort désordonné par là. Allez savoir pourquoi.

Apparemment, cela fait 18 ans que je dépoussière et nettoie le même compartiment. En effet, régulièrement je me prends à vérifier que j'ai toujours le poême en tête. Et chaque fois, il trône dans mon grenier, sans une ride, impeccable de longévité. Je me suis donc décidé de faire le maximum pour conserver l'endroit: je vais le polir, le cirer, le rénover, le décorer; ça ne pourra qu'ajouter à son endurance déjà remarquable. Demain, je m'en irai acheter un costume de diable, et je m'amuserai à l'enfiler, je m'entraînerai à réciter le poême avec les gestes les plus démonstratifs, les mimiques les plus grandiloquentes, le ton le plus théâtral.
Puis, une fois prête, je trouverai un public intéressé de visiter les alcôves reculées de mon grenier, curieux d'assister à l'extraction des sédiments profonds de ma mémoire.