Tailleur et talons, sauf le vendredi.
Quatre jours sur cinq, c'est la même monotonie, la même rectitude. Quatre jours sur cinq, je dois enfiler mon costume et interprêter mon rôle, celui de stagiaire marketing à ce qu'il parait. A rôle plat, tenue plate sans doute. Et quel rôle! Du coup, avec ces hauts talons, impossible de marcher pendant un quart d'heure sans clopiner. Pourtant, je dois me déplacer vite si je ne veux pas que d'autres remarquent sur mon tailleur pantalon ce double-pli dont l'opiniâtreté a vaincu ce matin mon fer à repasser pourtant tout neuf. Dilemme.
Souvent, pour faire oublier la condition de mon personnage, j'essaie par moi-même de lui donner un peu d'ampleur, je varie donc les couleurs. Lundi, bleu marine. Mardi, noir. Mercredi, brun foncé. Jeudi, noir à rayures bleues. Très vite, les membres du casting ont remarqué que je m'agitais un peu trop. Donc, lorsque j'ai voulu tenter un tailleur jaune à fines rayures noires, le metteur en scène (une collègue de 20 ans d'ancienneté) me l'a fortement déconseillé. Il était hors de question qu'un minable rejeton sans expérience mette la main sur un des rôles principaux. A voir sa réaction, j'ai vite compris que c'est le contrat qui pouvait sauter.
Rebelote donc la semaine suivante: bleu marine, noir, brun foncé, noir à rayures bleues.

La semaine dernière, par bonheur, les acteurs principaux étaient en tournée à Milan. J'ai donc pu laisser tomber le tailleur et jouer enfin un vrai rôle: jean, baskets, casquette. Un dérèglement du calendrier a permis à 4 vendredis de venir remplacer les autres jours. Quelques spectateurs travaillant dans d'autres départements ouvraient de grands yeux, et manquaient même de s'éclater les globes oculaires si je mâchouillais un chewing gum. Enfin, je pouvais prendre plaisir à mon rôle de figurante et à élaborer mes brochures marketing.

Pourquoi n'est-ce que le vendredi que je puis être moi-même sur un lieu de travail ? Et si l'épanouissement au lieu de travail passait par l'abandon de ces codes vestimentaires à l'odeur parfois si capitaliste?
Je discutais ce soir avec une amie. Nous évoquions l'amalgame si rapidement fait entre modernisation, occidentalisation et libération. Ces multiples codes, ces rectitudes libéralistes m'ennuient et m'enferment. J'en deviens claustrophobe. Je veux respirer.